Umberto Eco

Umberto Eco n’est pas qu’un magnifique écrivain, et ce « sémiologue » que la presse reconnaît en lui.

Sa formation est d’abord celle d’un philosophe. Elle est consacrée par une thèse sur Thomas d’Aquin, défendue à l’Université de Turin (1954). Commence alors pour Eco une double carrière de chercheur et d’homme de médias. Le jeune scientifique mènera surtout des recherches sur l’esthétique médiévale. Le journaliste, quant à lui, collaborera d’abord à la radiotélévision italienne, puis s’investira régulièrement dans la presse écrite.

Cette double expérience ne sera pas sans influencer les thématiques de recherche d’Umberto Eco, mais aussi l’allure générale de ses travaux.

Son expérience de terrain fera en effet de lui un spécialiste des médias et de la communication de masse. Celle-ci est alors en plein développement, ce qui produit des modes de sociabilité inédits, mais aussi des formes nouvelles, auxquelles le chercheur est sensible. C’est alors que l’esthéticien, soucieux de la généralité des concepts qu’il exploite, se fait connaitre par un texte fondateur, L’Œuvre ouverte (1962), salué par la critique, mais aussi pris comme référence par tous les créateurs de l’époque (par exemple le Gruppo 63, ou le musicien Henri Pousseur).

Les exigences du philosophe continuent à se manifester : ce qu’il convient de chercher, par-delà la variété de surface des pratiques esthétiques et médiatiques, c’est le sens. La méthode s’impose donc : elle sera sémiotique. Et c’est la deuxième contribution incontournable d’Eco à la pensée contemporaine : La Structure absente, introduction à la recherche sémiotique (1968).

Tout en restant protéiforme — on ne compte pas ses ouvrages portant sur des questions de théorie littéraire, de pragmatique ou d’histoire des idées —, la production scientifique d’Eco sera alors de plus en plus résolument sémiotique. Jalonnée par des ouvrages majeurs comme A Theory of Semiotics ou Sémiotique et philosophie du langage, elle offrira une synthèse extrêmement originale — à laquelle on a trop peu recours de nos jours — du structuralisme européen et de la tradition pragmatique anglo-saxonne. La première est critiquée dans La Structure absente, mais saluée pour la rigueur de ses techniques de description, qui restent fécondes. Dans la seconde, illustrée par Peirce, le signe n’est pas autonome, et Eco fait bien voir que ce dernier est toujours corrélé aux contraintes sociales et anthropologiques qui déterminent sa pratique.

Contraintes sociales et anthropologiques, mais aussi contraintes cognitives. C’est à elles que s’ouvre le maitre essai Kant et l’Ornithorynque (1997), dont on se désole qu’il n’ait pas été suivi d’un autre ouvrage, tant les thèses de ce dernier — sur l ’iconisme, ou sur la sémiogenèse — ont suscité des réactions constructives venant compléter ou corriger les positions d’Eco.

À côté de son œuvre propre, le sémioticien a aussi joué un rôle capital de généreux et dynamique animateur de la discipline : il crée des revues — comme VS —, des collections scientifiques, il organise en 1974 le tout premier et inoubliable congrès mondial de sémiotique et s’implique dans l’AIS-IASS, il met sur pied des enseignements de sémiotique, à l’Université de Bologne et ailleurs…

Les parcours professionnels d’Eco ont déterminé le style de ses travaux, ai-je dit. L’ancien chroniqueur a en effet toujours excellé à mettre à la disposition de tous les savoirs les plus pointus. Ce rayonnement a trouvé à se manifester dans des ouvrages à visée pédagogique (on plaint les étudiants de tous pays de ne disposer de rien de semblable au petit manuel Come si fa una tesi di Laurea… 1977), dans des synthèses magistrales, comme son classique Le signe (1988), dans de multiples articles — souvent mordants, toujours stimulants — réunis en volumes, dans de beaux essais illustrés, comme Histoire de la beauté (2002) ou Vertige de la liste (2009). Sa production littéraire, connue du grand public et spectaculairement inaugurée avec Le nom de la rose (1980), peut d’ailleurs apparaître comme une retombée des travaux scientifiques d’Eco ; par exemple, Le pendule de Foucault (1988) est manifestement une parabole illustrant les thèses de Les limites de l’interprétation, qu’il rédigeait parallèlement à son roman (1990).

Enfin d’autres essais, comme Croire en quoi ? (1996) Cinq questions de morale (1997) ou À reculons, comme une écrevisse (2006) montrent que cet héritier des encyclopédistes et des penseurs de la renaissance est aussi un moraliste et un citoyen courageux.

Les mérites d’Umberto Eco ont été universellement reconnus. Il a été professeur invité partout dans le monde, de Yale (où il a séjourné à trois reprises), Columbia, Cambridge et Oxford au Collège de France et à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il est Docteur Honoris causa de près de 40 universités dans une vingtaine de pays et fait partie de plusieurs académies (Académie royale de Belgique, Académie des sciences de Bologne, Academia Europea de Yuste, American Academy of Arts and Letters, ou encore Accademia Nazionale dei Lincei, la plus ancienne au monde…)

Le portrait ne serait pas complet si l’on ne rendait aussi hommage à la personnalité généreuse d’Umberto Eco.

Deux anecdotes à cet égard.

Vers la fin des années 80, je me mets à traduire Segno, estimant qu’il n’y avait pas en langue française d’introduction à la sémiotique qui ne soit pas exagérément scolaire ou servilement inféodée à une doctrine. Mais divers problèmes m’empêchent d’avancer comme je le voudrais dans le petit travail. Quand je suis arrivé au moment d’y mettre la dernière touche, Umberto estime que le texte devrait être mis à jour ; mais il n’en a pas lui-même le temps. Du coup, il me demande d’y apporter les modifications nécessaires, en se bornant à me fournir quelques indications. Voilà l’explication de la mention figurant sur les éditions de ce livre (qui n’est pas n’est « traduit de l’italien » mais « adapté de l’italien ») ; mais pour moi, c’est avant tout le souvenir d’une collaboration féconde, souriante et complice.

Deuxième anecdote. J’accueille Umberto à l’université de Liège, qui le fait Docteur Honoris causa. Il me demande de décourager les médias, trop envahissants. Mais une jeune étudiante en journalisme réussit malgré tout à percer le barrage. Il répond à ses questions, très souriant. À la fin de l’entretien, nous voyons l’étudiante blêmir : dans sa fébrilité, elle a oublié de mettre une cassette dans son enregistreur ! Touché par son désarroi, Umberto lui donne rendez-vous un peu plus tard, pour reprendre l’entretien au calme.

Tel est Umberto Eco : toujours humain et oublieux de lui-même, ayant toujours su stimuler les autres et leur faire confiance.

Par Jean-Marie Klinkenberg de l’Académie royale de Belgique
Professeur émérite de l’Université de Liège (Chaire de Sémiotique)
Président d’honneur de l’International Association for Visual Semiotics

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